CHAPITRE XII

Il leur fallut deux bonnes semaines pour hisser la flotte de Cherek au sommet de l’A-pic. Le roi Rhodar suivit le déroulement des opérations en piaffant d’impatience.

— Voyons, Rhodar, vous saviez bien que ça ne se ferait pas en un jour, constata Ce’Nedra en le voyant fulminer. Qu’est-ce qui vous met de si méchante humeur ?

— Le fait, Ce’Nedra, que pendant la montée, les vaisseaux sont exposés à tous les regards, tempêta-t-il en lorgnant la paroi abrupte d’un œil noir. Ces bâtiments sont la clé de notre campagne. Que quelqu’un, en face, ait l’idée d’additionner deux et deux, et nous pourrions bien nous colleter avec les Angaraks au grand complet et pas seulement les Thulls.

— Vous vous faites trop de bile, répliqua-t-elle. Cho-Hag et Korodullin brûlent tout ce qui leur tombe sous la main, là-haut. ‘Zakath et Taur Urgas ont d’autres chats à fouetter que de venir voir ce que nous fabriquons.

— Ça doit être merveilleux d’être aussi insouciant, fit-il d’un ton sarcastique en se remettant à faire les cent pas.

— Allons, Rhodar, ne faites pas la mauvaise tête.

Le général Varana, toujours vêtu de son mantelet tolnedrain, s’approcha d’une démarche incertaine qui ne trompait personne : il allait faire une suggestion.

— Enfin, Varana, éclata Rhodar, pourquoi ne mettez-vous pas votre uniforme ?

— Parce que je ne suis pas ici à titre officiel, répondit calmement le général. Je me permets de vous rappeler, Majesté, que la Tolnedrie est neutre dans cette affaire.

— C’est un mensonge et nous le savons tous.

— Un mensonge nécessaire, Majesté. Ainsi, les relations diplomatiques ne sont pas rompues entre l’empereur, Taur Urgas et ‘Zakath. Les pourparlers risqueraient fort de s’envenimer si quelqu’un voyait un général tolnedrain en uniforme se baguenauder dans le coin. Sa Majesté m’en voudrait-elle de lui faire une petite suggestion ? reprit-il après un bref silence.

— Ça dépend de la suggestion, rétorqua hargneusement Rhodar, puis il esquissa une grimace d’excuse. Ne m’en veuillez pas, Varana. Cette attente me met en rogne. Alors, qu’avez-vous derrière la tête ?

— Je me disais que vous songiez sûrement à transférer le quartier général vers le sommet, à présent. Vous tenez sans doute à ce que les choses soient organisées lorsque le gros de l’infanterie arrivera, or il faut toujours un certain temps pour aplanir les difficultés quand on déménage le Q. G.,...

— Je vous préviens tout de suite, Varana, il n’est pas question que je me laisse hisser comme ça, déclara platement Rhodar en regardant un lourd vaisseau cheresque s’élever lentement le long de l’immense falaise.

— C’est parfaitement sans danger, Majesté, lui assura Varana. Je l’ai fait à plusieurs reprises. Dame Polgara elle-même est montée par ce moyen, pas plus tard que ce matin.

— Polgara pourrait toujours prendre son vol si les choses tournaient mal. Je n’ai pas ce privilège. Vous voyez le trou que ça ferait si je tombais d’une telle hauteur ?

— L’autre solution est rigoureusement épuisante, Majesté. Les ravines qui dégringolent du sommet ont été un peu aplanies pour permettre aux chevaux de monter, mais elles sont encore très abruptes.

— Ça fera un peu fondre ma graisse.

— Comme voudra sa Majesté, conclut Varana en haussant les épaules.

— Je vous accompagne, Rhodar, proposa vivement Ce’Nedra.

Il lui jeta un regard soupçonneux.

— Je n’ai guère confiance dans ces machines, moi non plus, avoua-t-elle. Je vais me changer et nous pourrons nous mettre en route.

— Aujourd’hui ? rétorqua-t-il d’un ton plaintif.

— Pourquoi remettre ça à plus tard ?

— Je pourrais vous donner une douzaine de raisons.

Le terme « très abrupt » était un doux euphémisme. Il eût été plus juste de dire « à la verticale ». La pente était si raide qu’il était impensable de monter à cheval, mais des cordes avaient été placées tout le long des passages les plus escarpés afin de faciliter l’escalade. Ce’Nedra, qui avait revêtu une de ses courtes tuniques de dryade, s’engagea dans l’ascension avec l’agilité d’un écureuil, mais le roi Rhodar avançait beaucoup plus lentement.

— Je vous en prie, Rhodar, arrêtez un peu de gémir, dit-elle au bout d’une heure de grimpette. J’ai l’impression d’entendre une vache malade.

— Vous êtes injuste, Ce’Nedra, dit-il d’une voix expirante en s’arrêtant pour éponger son visage ruisselant de sueur.

— Je n’ai jamais prétendu être juste, rétorqua-t-elle avec un petit sourire impertinent. Allez, venez, nous ne sommes pas arrivés.

Elle prit cinquante toises d’avance sur lui.

— Vous n’avez pas froid, comme ça ? haleta-t-il d’un ton réprobateur en levant les yeux vers elle. Les dames comme il faut n’exhibent pas tant leurs jambes.

— Et qu’est-ce qu’elles ont, mes jambes ?

— Elles sont nues, voilà ce qu’elles ont.

— Oh, ne soyez pas si bégueule ! Je suis à l’aise et c’est tout ce qui compte. Alors, vous venez, oui ou non ?

— Il n’est pas bientôt l’heure de déjeuner ? gémit Rhodar.

— Nous venons à peine de déjeuner.

— Déjà ? J’avais oublié.

— On dirait que vous oubliez souvent votre dernier repas. Avant même qu’on ait débarrassé la table, en général.

— C’est le martyre de l’obèse, Ce’Nedra, fit-il avec un soupir lamentable. Le dernier repas appartient à l’histoire. Seul compte le prochain.

Il jeta un coup d’œil endeuillé à la piste abrupte qui les attendait et poussa un nouveau gémissement.

— C’est vous qui l’avez voulu, lui rappela-t-elle impitoyablement.

Le soleil était bas sur l’horizon, à l’ouest, quand ils arrivèrent au sommet. Laissant le roi Rhodar tourner de l’œil, la princesse Ce’Nedra regarda, impressionnée, les fortifications érigées sur le bord supérieur de l’A-pic. C’était une muraille ininterrompue de terre et de pierres, d’une trentaine de pieds de haut. Par une ouverture, la princesse vit une succession d’autres remparts un peu moins hauts, précédés de fossés hérissés de pieux acérés et de ronces. En divers points de la muraille principale s’élevaient des casemates imprenables, d’une masse imposante, tandis qu’à l’intérieur étaient érigées des rangées bien nettes de cabanes pour les soldats.

Les fortifications grouillaient d’hommes dont l’activité incessante soulevait des nuages de poussière. Un groupe de cavaliers algarois aux vêtements maculés de cendres, montés sur des chevaux fourbus, venait à peine de rentrer qu’un détachement de chevaliers mimbraïques en armure, leurs étendards claquant au vent à la pointe de leurs lances, sortit en trombe, à la recherche d’une nouvelle ville à raser.

Les énormes treuils placés au bord de l’A-pic craquaient et gémissaient sous le poids des navires cheresques qui montaient de la plaine et venaient attendre entre les murailles qu’on leur fasse franchir les cinquante dernières lieues les séparant du cours supérieur de la Mardu.

Polgara, Durnik et Barak s’approchèrent pour saluer la princesse et le roi de Drasnie, encore groggy.

— Alors, comment s’est passée la grimpette ? fit Barak.

— Effroyable, souffla Rhodar comme s’il rendait le dernier soupir. Vous n’avez rien à manger ? J’ai dû perdre au moins dix livres.

— Ça ne se voit pas, le rassura Barak.

— Ce genre d’exercice ne vous vaut rien, Rhodar, décréta Polgara. Pourquoi vous êtes-vous entêté ?

— Parce que j’ai un vertige de tous les diables, hoqueta Rhodar. Je préférerais monter ça dix fois de suite plutôt que de me laisser hisser en haut de cette falaise par ces engins de malheur. L’idée d’être suspendu dans le vide me donne la chair de poule.

— Une grosse poule, commenta Barak avec un immense sourire.

— Personne n’a rien à manger ? répéta Rhodar d’une voix mourante.

— Un peu de poulet froid, peut-être ? proposa Durnik avec sollicitude en lui tendant une cuisse de poulet tout doré.

— Où avez-vous trouvé du poulet ? haleta Rhodar en s’emparant avec avidité du pilon rôti.

— Les Thulls en avaient avec eux, répondit Durnik.

— Les Thulls ? Quels Thulls ? s’exclama Ce’Nedra.

— Ceux qui se rendent, répondit le forgeron. Il en arrive des villages entiers depuis près d’une semaine, maintenant. Ils viennent s’asseoir au bord des fossés, le long des remparts, et ils attendent qu’on les capture. Ils sont très patients. Ils poireautent parfois plus d’une journée, mais ça n’a pas l’air de les déranger.

— Et pourquoi se constituent-ils prisonniers ? s’étonna Ce’Nedra.

— Il n’y a pas de Grolims, ici, expliqua Durnik. Pas d’autels ni de sacrifices à Torak. Ils doivent penser que la perspective d’échapper à ce genre de chose vaut la peine de se laisser un peu capturer. Alors nous les faisons entrer et nous les mettons au travail sur les fortifications. Ce sont de bons ouvriers quand ils sont convenablement dirigés.

— Vous êtes sûr que c’est bien prudent ? demanda Rhodar, la bouche pleine. Il pourrait y avoir des espions parmi eux.

— Nous y avons pensé, fit Durnik en hochant la tête. Mais ils n’ont pas la disposition d’esprit voulue pour ça. Les seuls espions de la région sont des Grolims.

— Vous ne laissez pas entrer les Grolims, tout de même ? questionna Rhodar, sidéré, en laissant retomber sa main tenant l’os de poulet qu’il était occupé à nettoyer.

— Ne vous en faites pas, le rassura Durnik. Nous laissons le soin aux Thulls de régler le problème. Ils connaissent les Grolims. Ils les emmènent généralement à une demi-lieue, le long de l’A-pic, et ils les jettent en bas. Au début, ils voulaient faire ça ici, mais leurs anciens leur ont-expliqué que ça ne serait pas chic pour les gens qui travaillent en dessous, alors ils font ça à un endroit où ils ne risquent pas de faire mal à quelqu’un. Les Thulls sont très attentionnés. Pour un peu, on en viendrait à les trouver sympathiques.

— Vous avez pris un coup de soleil sur le nez, Ce’Nedra, remarqua Polgara. Vous n’avez pas pensé à prendre un chapeau ?

— Les chapeaux me donnent mal à la tête, fit la princesse avec un haussement d’épaules. Et puis je n’en mourrai pas.

— Vous avez une certaine image à préserver, mon chou. Vous n’aurez pas l’air très royal avec le nez qui pèle.

— Il n’y a pas de quoi se mettre martel en tête, Dame Polgara. Vous m’arrangerez ça en un tournemain, n’est-ce pas ? rétorqua la princesse avec un petit geste censé évoquer un tour de passe-passe.

Polgara lui répondit d’un coup d’œil à lui glacer le sang dans les veines.

Le roi Anheg de Cherek et le Gardien de Riva arrivèrent sur ces entrefaites.

— Alors, Rhodar, on a fait une bonne promenade ? demanda plaisamment Anheg.

— Je vais vous coller mon poing dans le nez, vous allez voir si j’ai fait une bonne promenade ! ronchonna l’obèse.

— Eh bien, on n’est pas de bonne humeur, à ce que je vois ! fit le Cheresque avec un rire féroce. J’ai reçu des nouvelles qui devraient vous faire plaisir.

— Des nouvelles ? gémit Rhodar en se levant péniblement.

— Elles sont arrivées pendant que vous preniez un peu d’exercice, précisa Anheg d’un ton fruité. Quand je vous dirai ce qui s’est passé chez vous, vous n’allez pas me croire.

— On parie ?

— Vous n’allez jamais me croire, je vous assure.

— Allez, Anheg, videz votre sac.

— Eh bien, voilà : nous allons recevoir des renforts. Islena et Porenn ne sont pas restées inactives, ces temps-ci.

Polgara lui jeta un regard pénétrant.

— Je ne savais même pas qu’Islena savait lire et écrire, reprit Anheg en brandissant un papier plié, et j’ai reçu ça.

— Ne faites pas tant de mystères, Anheg, ordonna Polgara. Alors, qu’ont fait ces dames ?

— Si j’ai bien compris, après notre départ, les adorateurs de l’Ours ont envoyé le bouchon un peu trop loin. Grodeg a dû s’imaginer qu’une fois les hommes au loin, le pouvoir allait lui tomber tout cru dans le bec. Il s’est mis à jouer les fiers-à-bras au Val d’Alorie, et les membres du culte ont commencé à pointer leur nez au quartier général des services de renseignements à Boktor, à croire qu’ils préparaient leur coup depuis des années. Bref, Porenn et Islena ont échangé leurs informations et quand elles ont réalisé à quel point Grodeg était près de s’emparer du pouvoir dans les deux royaumes, elles ont pris les mesures qui s’imposaient : Porenn a fait expulser tous les membres du culte de Boktor et les a expédiés dans les garnisons les plus sinistres qu’elle a pu trouver et Islena a envoyé ceux qui se trouvaient au Val d’Alorie, jusqu’au dernier, grossir les rangs de l’armée.

— Elles ont quoi ? hoqueta Rhodar.

— C’est sidérant, non ? ajouta Anheg, et un large sourire s’imprima lentement sur son visage rude. Islena a réussi là où j’aurais échoué. Les femmes ne sont pas censées être au courant des difficultés soulevées par l’arrestation des prêtres et des nobles  – l’obligation de réunir des preuves et ce genre de formalités ; ce qu’on aurait pris pour une inconcevable bourde de ma part passera pour de l’ignorance, venant d’elles, et on en rira. Il faudra que je fasse mes plus plates excuses à Grodeg, évidemment, mais en attendant, la farce aura été jouée. Maintenant ces parasites sont ici, et je ne vois pas quelle raison ils pourraient invoquer pour rentrer au pays.

— Et comment Grodeg a-t-il pris la chose ? s’enquit Rhodar avec un sourire au moins aussi pervers.

— Il écumait de rage. Je pense qu’Islena l’a affronté toute seule. Elle lui a donné le choix : nous rejoindre ou aller faire un tour aux oubliettes.

— On ne peut pas mettre le grand prêtre de Belar aux oubliettes, ça ne se fait pas ! s’exclama Rhodar.

— Peut-être, mais Islena n’était pas au courant, et Grodeg savait qu’elle l’ignorait. Il se serait retrouvé enchaîné au fond d’un cachot humide avant qu’on ait eu le temps de la prévenir que ça ne se faisait pas. Vous imaginez mon Islena proposant ce genre d’ultimatum à ce vieux moulin à paroles ? s’esclaffa Anheg, avec une farouche fierté.

— Il y aura tôt ou tard des combats plutôt acharnés dans cette campagne, remarqua Rhodar en esquissant un sourire rusé.

Anheg opina du chef.

— Et les adeptes du culte se targuent de leurs aptitudes guerrières, n’est-ce pas ?

Anheg acquiesça à nouveau avec un grand sourire.

— Il serait donc tout indiqué qu’ils prennent la tête d’une offensive, non ? suggéra le roi de Drasnie.

Le sourire du souverain cheresque devint positivement diabolique.

— Ils auraient sûrement de lourdes pertes à déplorer, insinua Rhodar.

— Certes, mais c’est pour la bonne cause, répondit pieusement Anheg.

— Je ne voudrais pas jouer les rabat-joie, mais je pense qu’il serait temps de mettre la princesse à l’ombre, annonça Polgara aux deux monarques exultants.

Pendant quelques jours, une activité fébrile grouilla dans les fortifications du haut de l’A-pic. Tandis que l’on finissait de hisser les derniers vaisseaux cheresques pardessus le bord de la falaise, les Algarois et les Mimbraïques poursuivaient leurs raids dans la campagne thulle.

— Il n’y a plus un épi de blé à cinquante lieues à la ronde, rapporta Hettar. Il faudra que nous allions plus loin si nous voulons encore trouver quelque chose à brûler.

— Vous avez rencontré beaucoup de Murgos ? s’informa Barak.

— Pas assez pour que ça soit vraiment intéressant, répondit l’homme au profil de faucon en haussant les épaules, mais nous en croisons quelques-uns de temps à autre.

— Et que devient Mandorallen ?

— Il y a un certain temps que je ne lui ai pas parlé, mais j’ai vu monter pas mal de fumée des endroits où il allait. Il a dû trouver de saines occupations.

— A quoi ressemble le pays, par ici ? questionna Anheg.

— Ça peut aller quand on s’éloigne de l’A-pic, mais la partie du pays des Thulls qui longe le bord du plateau serait plutôt inhospitalière.

— Comment ça, « plutôt inhospitalière » ? Je dois faire passer mes vaisseaux à travers ce pays, moi !

— Du sable, des cailloux, quelques ronces, pas d’eau, et on se croirait dans un four, expliqua Hettar.

— Eh bien, bravo ! commenta Anheg.

— C’est vous qui me l’avez demandé, rétorqua Hettar. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je vais prendre un cheval frais et de nouvelles torches.

— Vous repartez déjà ? s’émerveilla Barak.

— Ça m’occupe.

Quand le dernier vaisseau fut sur le plateau, les treuils drasniens commencèrent à faire monter des monceaux de nourriture et de matériel qui emplirent bientôt à ras bord les réserves prévues dans les fortifications. Les prisonniers thulls se révélèrent très précieux : ils transportaient tout ce qu’on voulait sans gémir ou discuter. Les visages taillés à coups de serpe exprimaient une telle gratitude, une avidité si simpliste de faire plaisir que Ce’Nedra n’arrivait pas à les haïr, bien qu’ils fussent techniquement ennemis. La princesse découvrit peu à peu les horreurs qui faisaient de la vie du peuple thull un enfer quotidiennement renouvelé. Il n’y avait pas une famille qui n’ait perdu plusieurs de ses membres sous les couteaux des Grolims : des maris, des femmes, des enfants et des parents, tous sacrifiés à Torak, et la pensée qui dominait la vie des Thulls était d’éviter à tout prix de connaître le même sort. Une perpétuelle terreur avait effacé de leur physionomie toute trace de sentiment humain. Ils vivaient dans un isolement effroyable, sans amour, sans amis, sans rien d’autre que l’angoisse et la peur. La prétendue insatiabilité des femmes thulles n’avait rien à voir avec la morale, ou l’absence de morale. C’était une simple question de survie. Pour échapper au couteau du sacrifice, les Thulles n’avaient pas d’autre ressource que d’être constamment enceintes. Elles n’étaient pas animées par le désir mais par la peur, une peur qui les déshumanisait complètement.

— Je ne comprends pas comment on peut vivre comme ça, éclata la princesse alors qu’elle regagnait en compagnie de Polgara le campement provisoire qu’on leur avait aménagé entre les murailles. Qu’est-ce qu’ils attendent pour se rebeller et jeter les Grolims dehors ?

— Et qui mènerait la rébellion ? rétorqua calmement Polgara. Les Thulls ne sont pas fous ; les Grolims peuvent capter leurs pensées comme vous cueilleriez une pomme dans un verger. Celui qui songerait seulement à organiser un semblant de résistance serait le premier à périr sur l’autel du sacrifice.

— Mais ils mènent une vie tellement horrible !

— Ça, nous arriverons peut-être à y changer quelque chose, déclara Polgara. D’une certaine façon, ce que nous essayons de faire ne profitera pas seulement au Ponant mais aussi aux Angaraks. Si nous remportons la victoire, ils seront libérés des Grolims. Ils ne nous remercieront peut-être pas tout de suite, mais, avec le temps, il se peut qu’ils apprécient.

— Et pourquoi ne nous remercieraient-ils pas ?

— Parce que si nous gagnons, mon chou, ce sera en tuant leur Dieu. C’est très dur de remercier quelqu’un pour ça.

— Mais Torak est un monstre.

— C’est tout de même leur Dieu. La perte de son Dieu est une blessure terrible et insidieuse. Demandez aux Ulgos ce que c’est que de vivre sans Dieu. Il y a cinq mille ans qu’UL les a acceptés pour être ses enfants, et ils n’ont jamais oublié comment c’était avant.

— Nous allons gagner, n’est-ce pas ? implora soudain Ce’Nedra, toutes ses craintes ravivées.

— Je ne sais pas, mon chou, répondit calmement la sorcière. Personne ne le sait, ni Beldin, ni mon père, ni même Aldur. Tout ce que nous pouvons faire, c’est essayer.

— Et qu’arrivera-t-il si nous perdons ? demanda la princesse d’une petite voix effrayée.

— Nous serons réduits en esclavage, exactement comme les Thulls. Torak deviendra roi et Dieu du monde entier. Les autres Dieux seront à jamais bannis, et la fureur des Grolims se déchaînera sur nous.

— Je ne pourrais pas vivre dans un monde pareil.

— Aucun de nous n’aimerait ça.

— Vous avez déjà rencontré Torak ? reprit tout à coup la princesse.

— Une ou deux fois, acquiesça Polgara. La dernière fois, c’était à Vo Mimbre, juste avant son duel avec Brand.

— A quoi ressemble-t-il ?

— C’est un Dieu. La puissance de son esprit est stupéfiante. Quand il parle, on ne peut pas faire autrement que de l’écouter, et quand il ordonne, on est obligé de lui obéir.

— Pas vous, tout de même ?

— Je ne pense pas que vous puissiez comprendre, mon chou, murmura Polgara, le visage grave, ses yeux fabuleux aussi lointains que la lune.

Elle tendit machinalement les bras et prit Mission sur ses genoux. L’enfant la regarda en souriant et, comme bien souvent, effleura la mèche blanche qui lui ornait le front.

— Si impérieuse est la voix de Torak que nul ne peut lui résister, reprit la sorcière. On a beau savoir qu’il est pervers et maléfique, dès qu’il parle, toute volonté de résistance s’effrite et on se sent soudain comme un chétif insecte.

— Vous n’avez sûrement pas eu peur, vous ?

— Je savais bien que vous ne comprendriez pas. Evidemment, que j’ai eu peur. Nous avons tous eu peur, même mon père. Priez pour ne jamais rencontrer Torak. Ce n’est pas un petit Grolim de rien du tout comme Chamdar ou un vieux magicien retors comme Ctuchik. C’est un Dieu. Un Dieu hideusement mutilé, à qui on s’est opposé à un moment donné. Il voulait quelque chose, une chose si profonde qu’aucun esprit humain ne pourrait la concevoir. Cette chose lui a été refusée et ce refus l’a rendu fou. Sa folie n’a rien à voir avec celle de Taur Urgas, qui reste malgré tout humain. La folie de Torak est celle d’un Dieu, d’un être capable de donner vie à ses rêves, les plus pervers. Seule l’Orbe peut réellement le comprendre. Je parviendrais peut-être à lui résister un moment, mais s’il y mettait toute la force de sa volonté, je finirais inévitablement par lui céder, et ce qu’il exige de moi est trop effroyable pour que j’y songe.

— Je ne vous suis pas très bien, Dame Polgara.

La sorcière regarda longuement la petite jeune fille.

— Ça, je veux bien vous croire, dit-elle enfin. C’est une partie de l’histoire que la Société historique tolnedraine a toujours ignorée. Asseyez-vous, Ce’Nedra. Je vais essayer de vous expliquer.

La princesse s’installa de son mieux sur un banc de bois, dans leur chambre de fortune. Polgara était inhabituellement sereine, presque rêveuse. Elle entoura Mission de ses bras, le serra contre elle et posa la joue sur ses boucles blondes comme si le contact du petit garçon l’apaisait.

— Il y a deux Prophéties, Ce’Nedra, mais le moment approche où il n’y en aura plus qu’une. Tout ce qui est, a été ou sera un jour fera partie de celle des deux Prophéties qui l’emportera sur l’autre. Tout homme, toute femme, tout enfant, a deux destinées possibles. Pour certains, il n’y a pas grande différence entre les deux, mais pour moi, il y en a une énorme.

— Je ne vous suis pas très bien.

— Dans la Prophétie que nous servons, celle qui nous a amenés ici, je suis Polgara la sorcière, la fille de Belgarath et la gardienne de Belgarion.

— Et dans l’autre ?

— Dans l’autre, je suis l’épouse de Torak.

Ce’Nedra étouffa un hoquet de surprise.

— Vous comprenez à présent pourquoi j’ai eu peur, continua Polgara. J’ai peur de Torak depuis le jour où mon père m’a expliqué tout ceci, alors que j’avais votre âge. Si j’ai peur, ce n’est pas pour moi mais parce que je sais que si je flanche, si la volonté de Torak l’emporte sur la mienne, alors la Prophétie que nous servons échouera. Torak remportera la victoire sur moi et sur l’humanité tout entière. Quand il m’a appelée, à Vo Mimbre, j’ai éprouvé l’envie fugitive mais irrésistible de courir vers lui. Pourtant, j’ai résisté. Je n’ai jamais rien fait de plus difficile. Mais c’est mon refus qui l’a poussé à ce duel avec Brand, duel au cours duquel le pouvoir de l’Orbe s’est déchaîné contre lui. Mon père avait tout misé sur ma volonté. Le vieux loup est parfois un redoutable joueur.

— Et si... commença Ce’Nedra, mais elle ne put se résoudre à articuler sa question.

— Si Garion perd ? dit Polgara, et son calme montrait qu’elle avait maintes fois envisagé cette possibilité. Eh bien, Torak viendra réclamer son épouse et aucun pouvoir sur terre ne sera assez fort pour l’arrêter.

— Je préférerais mourir, balbutia la princesse.

— Moi aussi, Ce’Nedra, mais peut-être n’aurai-je même pas ce choix. La volonté de Torak est tellement plus forte que la mienne... Qui sait s’il ne trouvera pas le moyen de me priver de toute possibilité, voire du désir de m’ôter l’existence. Il se pourrait alors que je sois fabuleusement heureuse d’être son élue, sa bien-aimée. Mais tout au fond de moi, je pense qu’une partie de mon être hurlera d’horreur et continuera à hurler d’horreur dans les siècles des siècles, jusqu’à la consommation des temps.

Cette pensée était trop horrible. La petite princesse ne put se retenir plus longtemps. Elle se laissa tomber à genoux, entoura Polgara et Mission de ses bras et éclata en sanglots.

— Allons, Ce’Nedra, il n’y a pas de quoi pleurer, voyons, fit gentiment Polgara en caressant les cheveux de la petite jeune fille en pleurs. Garion n’est pas encore arrivé à la Cité de l’Eternelle Nuit, et Torak dort toujours. Nous avons encore un peu de temps devant nous. Et qui sait ? Nous gagnerons peut-être.

La Fin de Partie de l'Enchanteur
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